À l’occasion du dixième anniversaire de la Tunisian Automotive Association (TAA), industriels, institutions et partenaires internationaux ont dressé le bilan d’une décennie de structuration accélérée de la filière automobile tunisienne. L’occasion aussi d’affirmer une ambition commune : faire de la Tunisie un acteur technologique de premier plan dans une industrie mondiale en pleine mutation.
L’histoire d’une industrie ne se résume pas à des chiffres de production ou à des volumes d’exportation. Elle se construit à travers les entreprises qui investissent, les femmes et les hommes qui développent leurs compétences, les institutions qui accompagnent leur croissance et les organisations qui fédèrent leurs ambitions. C’est précisément cette histoire qu’a choisi de raconter la Tunisian Automotive Association lors de la célébration de son dixième anniversaire organisée à Tunis sous le thème évocateur « 60 ans d’héritage, 10 ans d’accélération ».
L’événement n’avait rien d’une simple commémoration associative. Dès l’ouverture de la soirée, la présidente de la TAA, Myriam Elloumi, a donné le ton en rappelant que cet anniversaire constituait avant tout une occasion de mesurer le chemin parcouru par l’ensemble de l’écosystème automobile tunisien. « Cette soirée est particulière parce qu’elle célèbre à la fois les dix ans de la Tunisian Automotive Association, mais aussi soixante ans d’industrie automobile en Tunisie », a-t-elle souligné. Une industrie qui, selon elle, a progressivement construit sa place dans les chaînes de valeur mondiales grâce à l’engagement des industriels, à l’accumulation de savoir-faire et à une capacité d’adaptation devenue l’une de ses principales forces.
Pour raconter ce parcours, les organisateurs ont articulé la soirée autour de trois séquences : l’héritage, l’accélération et la projection vers l’avenir. Trois chapitres qui résument à eux seuls l’évolution de la filière. Le premier revient sur les débuts de l’industrie automobile tunisienne, avec les premières opérations d’assemblage réalisées dans les années suivant l’indépendance et l’arrivée progressive de constructeurs internationaux tels que Renault, Peugeot, Citroën ou Fiat. Le second retrace la création de la TAA et la structuration de la filière au cours des dix dernières années. Le troisième se tourne vers les nouveaux enjeux qui redessinent actuellement l’industrie automobile mondiale : électrification, digitalisation, logiciels embarqués, mobilité intelligente et transition environnementale.
Une industrie qui pèse désormais plusieurs milliards d’euros
Si la TAA a choisi de mettre en avant cette dynamique, c’est parce que les indicateurs du secteur confirment une croissance particulièrement soutenue. Le vice-président de l’association, a rappelé que la filière a connu une progression spectaculaire au cours de la dernière décennie. Les exportations automobiles tunisiennes sont ainsi passées de 624 millions d’euros en 2010 à près de 4 milliards d’euros en 2025, avec une croissance moyenne de 16 % par an depuis 2018. Les prévisions tablent même sur plus de 4,2 milliards d’euros d’exportations d’ici la fin de l’année.
Cette croissance s’accompagne d’une montée en puissance du tissu industriel. La Tunisie compte aujourd’hui plus de 300 entreprises opérant dans la filière automobile, tandis que les emplois directs sont passés de 80.000 à plus de 120.000 en quelques années. « Aujourd’hui, la Tunisie est une destination reconnue internationalement comme une plateforme automobile crédible, agile et stratégique », a insisté le vice-président de l’association.
Au-delà des chiffres, les responsables de la TAA mettent surtout en avant la transformation qualitative de la filière. Longtemps associée essentiellement aux activités de câblage, l’industrie automobile tunisienne a progressivement élargi son périmètre vers des métiers à plus forte valeur ajoutée. Électronique embarquée, systèmes de sécurité, ingénierie, recherche et développement ou encore logiciels font désormais partie intégrante de l’écosystème national.
Cette évolution est apparue clairement dans le film projeté lors de la soirée. « Hier, nous étions les mains de l’automobile. Aujourd’hui, nous en sommes le cerveau », résumait l’une des séquences du documentaire retraçant six décennies d’histoire industrielle tunisienne. Une formule qui résume bien l’ambition de la filière : ne plus être seulement un site de production, mais devenir un véritable réservoir de compétences et d’innovation.
Dix ans pour fédérer une industrie et parler d’une seule voix
Si la filière automobile tunisienne affiche aujourd’hui une telle dynamique, les responsables de la TAA estiment que l’une des principales avancées de ces dix dernières années réside dans sa capacité à se structurer collectivement. Lorsque l’association voit le jour en 2016, le secteur dispose déjà d’atouts solides : des industriels performants, des investissements étrangers réguliers et une main-d’œuvre reconnue pour ses compétences. Mais ces forces restent souvent dispersées. « Les industriels, les institutions et les talents existaient déjà, mais ils agissaient souvent en ordre dispersé », a rappelé le vice-président de l’association. « Ce que nous avons construit ensemble, c’est un langage commun, une vision partagée et surtout la capacité de parler d’une seule voix ».
Ce constat rejoint celui formulé par Nabhen Bouchaala, premier président de la TAA et aujourd’hui président d’honneur de l’association. Revenant sur la naissance de l’organisation, il a rappelé qu’à l’époque sa création relevait davantage d’une nécessité que d’une simple initiative sectorielle. « Il manquait une voix capable de rassembler, de fédérer et de porter une vision commune », a-t-il expliqué. Dans un contexte marqué par les incertitudes économiques et politiques de l’après-révolution, les acteurs du secteur avaient besoin d’une structure capable de défendre leurs intérêts, de renforcer les synergies entre entreprises et de promouvoir le savoir-faire tunisien au-delà des frontières. Dix ans plus tard, l’ancien président considère que cette mission a largement porté ses fruits. La TAA est devenue « un partenaire crédible et un interlocuteur incontournable pour l’ensemble de l’écosystème automobile tunisien ».
Cette montée en puissance s’est notamment concrétisée avec la signature en 2022 du Pacte pour la compétitivité de l’industrie automobile. Élaboré conjointement avec les autorités tunisiennes, ce document constitue aujourd’hui l’une des principales feuilles de route du secteur. Il s’articule autour de plusieurs axes stratégiques couvrant les infrastructures, le cadre réglementaire, la recherche et développement, la formation, le marketing sectoriel et les enjeux de durabilité. Pour les représentants du ministère de l’Industrie, ce pacte constitue surtout un exemple concret de collaboration entre secteurs public et privé. « Nous avons lancé ensemble les problématiques, identifié les opportunités et tracé une feuille de route avec un véritable esprit d’engagement », a souligné Fethi Sahlaoui, représentant du ministère de l’Industrie, des Mines et de l’Énergie.

Les compétences comme principal moteur de croissance
Au fil des interventions, un message est revenu avec insistance : l’avenir de la filière dépendra avant tout de sa capacité à développer les compétences dont elle aura besoin demain. Dans une industrie en pleine mutation technologique, les investissements matériels ne suffisent plus. Les ressources humaines deviennent un facteur de compétitivité déterminant.
C’est dans cette logique qu’a été créée la Tunisian Automotive Management Academy (TAMA), lancée par la TAA avec le soutien de la coopération allemande. Depuis sa création, l’académie a formé plus de 3.000 professionnels à travers une cinquantaine de programmes spécialisés. Elle dispose aujourd’hui d’une reconnaissance particulière grâce à son partenariat avec la VDA-QMC, organisme de référence de l’industrie automobile allemande en matière de management de la qualité. « Former nos talents aux meilleurs standards mondiaux est le meilleur investissement que nous puissions faire pour l’avenir de notre filière », a insisté le vice-président de l’association.
La question des compétences dépasse toutefois le seul cadre de la formation technique. Myriam Elloumi a tenu à rappeler que derrière les chiffres et les investissements se trouvent avant tout des femmes et des hommes qui font vivre l’industrie au quotidien. Ingénieurs, techniciens, opérateurs, responsables qualité ou managers participent tous à la construction de cette réussite collective. « Ce sont eux la véritable colonne vertébrale de notre industrie », a-t-elle souligné en rendant hommage à l’ensemble des salariés du secteur.
Une filière tournée vers l’innovation et les nouvelles mobilités
L’autre enjeu majeur évoqué tout au long de la soirée concerne la transformation profonde de l’industrie automobile mondiale. Électrification, véhicules connectés, logiciels embarqués, intelligence artificielle ou encore nouvelles exigences environnementales modifient progressivement les chaînes de valeur traditionnelles.
Pour la TAA, cette mutation représente moins une menace qu’une opportunité. La proximité géographique avec l’Europe, la qualité des compétences disponibles et l’expérience accumulée au cours des dernières décennies constituent autant d’atouts susceptibles de renforcer l’attractivité de la Tunisie. Les responsables de l’association entendent également accélérer le développement de projets liés à l’innovation. Myriam Elloumi a notamment évoqué plusieurs initiatives menées avec des startups tunisiennes afin de favoriser l’émergence de solutions technologiques capables d’être industrialisées au sein des entreprises du secteur. « Nous voulons aller au-delà des simples preuves de concept et accompagner le développement de véritables projets industriels », a-t-elle expliqué.
Cette ambition s’appuie également sur un réseau de partenariats internationaux qui s’est considérablement étoffé au cours des dernières années. Les collaborations développées avec la VDA allemande, la FIEV française ou encore l’Association africaine des constructeurs automobiles (AAAM) permettent à la Tunisie de renforcer sa visibilité auprès des grands donneurs d’ordre internationaux tout en s’intégrant davantage aux dynamiques régionales et continentales. Plusieurs intervenants étrangers ont d’ailleurs salué le rôle croissant joué par la Tunisie dans l’écosystème automobile africain et méditerranéen.
Au terme de cette soirée anniversaire, un message s’est imposé avec clarté : la TAA ne souhaite pas seulement célébrer le chemin parcouru. Elle veut surtout préparer la prochaine étape. Dix ans après sa création, l’association revendique désormais un rôle central dans la transformation d’une filière qui ne se contente plus d’assembler ou de produire, mais qui ambitionne de participer pleinement à l’automobile de demain. Une ambition résumée par Nabhen Bouchaala dans une formule simple : « Les dix ans ne sont qu’un début. Dans l’histoire d’un pays comme dans celle d’une industrie, ce n’est rien. Nous continuons l’aventure, toujours ensemble ».
Abdellah Khalil









